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Edito – Ce que les dauphins de Beauval disent au monde du cheval

Édito — Roxanne Legendre, fondatrice de Pégase Daily & Consultante en Stratégie

Le 25 août, le ZooParc de Beauval a renoncé. Quarante-cinq millions d’euros au lieu des vingt-cinq à trente prévus, des recours en justice à répétition, un État qui refuse d’apporter sa garantie financière : Rodolphe Delord a fait ses comptes et rendu son tablier. Le centre d’accueil qui devait recevoir vingt-cinq dauphins, dont au moins huit de Marineland et onze de Planète Sauvage, ne sortira pas de terre.

Le projet avait été imaginé, selon ses porteurs, à la demande du gouvernement et de certaines associations. Il meurt sous les recours d’une dizaine d’autres.

Pendant ce temps, les dauphins ne sont plus tout à fait à Antibes : huit d’entre eux ont été transférés cet été dans un parc de Benalmádena, près de Málaga, l’état des bassins de l’ancien parc étant devenu critique. Un exil annoncé comme provisoire, le temps que la France se dote d’une solution. Cette solution vient de disparaître. Leur horizon, désormais, ce sont peut-être des hôtels ou des parcs d’attractions en Asie, où nous n’aurons ni regard, ni contrôle, ni recours. Les deux orques, elles, regardent vers Tenerife.

Sea Sheperd, qu’on n’accusera pas de tiédeur, avait pourtant soutenu Beauval au nom d’une « approche pragmatique » : faute de mieux, mieux vaut ici que là-bas. Cette phrase courte contient tout le sujet.

Le confort de l’opposition

Le dernier rassemblement contre le delphinarium, le 1er août, avait réuni une quarantaine de personnes. Un nombre qui peut paraître dérisoire mais qui pourtant semble faire toute la différence. Le nombre n’a jamais fait la justesse d’une cause, et l’histoire est remplie de minorités qui avaient raison contre tous. Et la finalité reste qu’aujourd’hui, les recours en justice des associations font partie des causes du renoncement au projet. Qui restera comptable des conséquences ? « S’opposer à une solution ne suffit pas », a déclaré Rodolphe Delord, juge et partie.

Car il existe une asymétrie très confortable dans une certaine posture militante contemporaine. On y est responsable de ses indignations, jamais de leurs effets. On gagne quand un projet s’effondre. On ne perd rien lorsque l’animal, lui, part à l’autre bout du monde. La victoire est symbolique ; la facture est biologique. Et c’est l’animal qui la règle.

L’exigence est saine, et c’est elle qui a fermé Marineland. Le pire, c’est l’exigence sans alternative. Je n’écris habituellement pas sur les dauphins. J’écris sur les chevaux depuis seize ans. Pour moi, ce qui se joue à Beauval nous concerne directement, filière Cheval, et plus tôt qu’on ne le croit.

Ce que je vois depuis seize ans dans le monde du cheval

Voilà seize ans que j’observe, écris, interroge le monde du cheval. Je peux dire ceci sans naïveté : la France fait partie des pays qui prennent le mieux soin de leurs animaux, et le cheval y a beaucoup progressé.

Les états d’esprits et les conditions d’hébergement se sont transformés : le paddock, le pré, la vie en groupe, la sortie quotidienne ne sont plus des lubies mais des standards attendus. La recherche sur le bien-être équin a irrigué la formation, la médecine vétérinaire, l’équipement, jusqu’à la fabrication des selles et à la ferrure. La question de la reconversion, de la fin de vie et de la retraite des chevaux sont devenus de vrais sujets. Des générations d’enseignants réapprennent leur métier. Ce mouvement est réel, bien qu’encore très lent et assez peu répandu à mon goût, coûteux, et il est porté par des gens qui vivent avec les chevaux tous les jours.

Ce sont ces gens-là que l’on n’entend presque jamais. Ils travaillent tôt, parlent peu, ne twittent pas, et n’ont ni le temps ni les codes pour répondre à une indignation qui se propage en trois secondes. Face à eux, une parole souvent urbaine, parfois anthropomorphique, qui projette sur l’animal une idée de la liberté empruntée aux codes humains plutôt qu’à l’éthologie.

Ma crainte n’est pas qu’une minorité s’exprime : c’est qu’elle décide, seule, sur des fondements moraux subjectifs, à la place de ceux qui portent la responsabilité quotidienne du vivant. Et que nous nous mettions à gouverner nos filières par la peur de mal paraître, plutôt que par le bon sens et l’obligation de faire mieux avec les moyens dont nous disposons.

Tout n’est pas parfait. Mais tout n’est pas noir non plus. Et refuser cette nuance, c’est refuser de progresser.

Finir de tergiverser

Pendant que nous nous plaignons d’être mal compris par le « grand public », qu’il soit cavalier ou non, une partie de notre propre monde continue d’entretenir le malentendu.

Le sport équestre de haut niveau construit des dispositifs toujours plus spectaculaires, toujours plus scénographiés, où le cheval devient décor autant qu’athlète. Nous produisons du sport-spectacle en assurant que nous ne faisons pas de spectacle : on met en scène la relation Homme-Cheval. Cette ambiguïté-là, un jour, nous sera présentée.

Et il reste, dans nos écuries, des visions arriérées et des méthodes inadaptées à l’épanouissement du cheval, défendues au nom de la tradition ou de la performance. Ceux-là nous coûteront plus cher que n’importe quelle association : ce sont eux qui fournissent les images, et les images font l’opinion.

Nous avons donc un double chantier, et il n’est pas négociable.

Expliquer sincèrement l’économie du cheval, ce qu’elle emploie, ce qu’elle finance, ce qu’elle protège ; et ce qu’est réellement une relation de travail entre un homme et un animal, avec ses contraintes et ses joies. Et, dans le même mouvement, faire évoluer les nôtres sans complaisance, parce qu’on ne défend pas crédiblement une filière dont on tolère les angles morts.

Hier les cirques, aujourd’hui les dauphins

Hier, c’étaient les cirques. Aujourd’hui, ce sont les dauphins. Demain, ce seront peut-être les chevaux et l’équitation, et pas seulement les courses, qu’on croit être la seule cible.

Ce monde-là évolue, lentement mais réellement. Le risque n’est pas de ne pas changer. Le risque, c’est de changer sans le faire savoir, et de laisser d’autres raconter notre métier à notre place.

Il nous reste peu de temps pour apprendre à parler. Les dauphins viennent de nous montrer ce qu’il en coûte d’avoir raison trop tard.

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