Trans’Henson en Baie de Somme : l’histoire d’un élevage durable et d’une passion locale
Chaque automne la Baie de Somme se lève au rythme des sabots. Les centaines de chevaux Henson montés, attelés ou en liberté quittent leurs pâtures pour rejoindre l’Espace Équestre Henson-Marquenterre, traversant les polders, la plage et les rues de Saint-Quentin-en-Tourmont. C’est la Trans’Henson, un rendez-vous immuable et spectaculaire qui, cette année, célèbrera sa 35ème édition le dimanche 26 octobre. Sur le parcours, cavaliers et troupeaux offrent une image à la fois sauvage et domestiquée : le fracas des vagues en contrepoint, la crinière de chaque Henson fouettée par le vent, et, tout autour, des milliers de spectateurs venus observer ce ballet saisonnier.
Une race née du paysage

Le Henson n’est pas seulement un cheval : il est l’enfant d’un territoire. Fruit de croisements entre Fjord et Selle Français, il a été conçu pour vivre dehors, dans l’air salin et les herbes des marais. On parle d’un cheval « élégant et rustique », de couleur sable, dont la silhouette est devenue, en quelques décennies, l’emblème de la baie.
La race, reconnue officiellement en 2003, a peu à peu gagné en notoriété et en exigence génétique. « La race est toute jeune, reconnue depuis 2003. Nous menons un gros travail de technique d’élevage et de génétique pour la faire progresser », explique Gaylord Franqueville dans le média Action Agricole Picarde, responsable de l’élevage, dont la passion irrigue chaque choix mené à l’espace équestre.
Naissances et gestion du cheptel : un essor mesuré
Le dynamisme de l’élevage se mesure en chiffres concrets. Cette année, l’espace équestre a enregistré cinquante-deux naissances, un record par rapport à la moyenne habituelle de trente à trente-cinq poulains par an.
En comptant les élevages partenaires, près de quatre-vingts poulains sont nés sur le territoire. Cette progression s’accompagne d’un travail méthodique : tri des poulinières, conservation des jeunes femelles pour la reproduction et sélection stricte des étalons. Douze étalons assurent la monte naturelle du 1er mai au 30 juillet, conformément aux règles du stud-book.
Ces orientations traduisent une volonté claire : favoriser des lignées robustes, calmes et conformes au standard, sans sacrifier la rusticité qui fait l’identité du Henson.
L’herbe au cœur du projet
L’élevage ne s’arrête pas à la génétique ; il s’enracine dans la terre. Avec 500 hectares de prairies, dont 330 hectares fauchés en zone humide et protégée, l’espace équestre a produit sept cents tonnes de foin cette année.
« La culture de l’herbe m’a toujours intéressé. Il est plus difficile de faire un bon foin que du blé », confie Gaylord. Face à la fragilité nutritive de certaines parcelles littorales, les poulinières ont été complémentées lorsque l’herbe des marais était moins riche, une mesure qui a payé : les poulinages se sont déroulés sans complications et les mères ont bien rempli leur rôle.
L’autonomie fourragère et la gestion raisonnée des prairies s’inscrivent dans une logique de durabilité, essentielle pour préserver à la fois la race et son habitat.
Débourrage et formation : la méthode des « neurones croisés »
Après la Trans’Henson, la vie de l’élevage suit son cours. Les poulains sont identifiés, sevrés et passent la saison d’hiver en stabulation pendant que leurs mères rejoignent des pâtures plus sèches. Les jeunes d’un et deux ans sont manipulés, vaccinés et vermifugés. Pour les trente-quatre sujets âgés de trois ans, l’heure est au débourrage.
Le protocole appliqué ici est particulier : la méthode dite des « neurones croisés ». Pendant quatre semaines, chaque jeune est attelé au licol d’un cheval maître d’école ; il apprend par mimétisme à accepter le tapis, puis la selle, et enfin le poids du cavalier. Il n’y a pas de confrontation, mais une reproduction de la relation mère-poulain, une pédagogie de la confiance.
Après ce premier cycle, les jeunes partent au centre équestre de Fort-Mahon pour perfectionnement, puis au centre de la Molière à Bercq pour affiner leur orientation disciplinaire : attelage, saut, dressage ou loisir. La plupart reviendront à l’Espace Henson-Marquenterre pour la saison touristique des balades, prêts à porter l’image de la baie.

Du loisir à la compétition
Si le Henson est d’abord reconnu pour sa qualité en randonnée et en tourisme vert, il prouve de plus en plus sa polyvalence sur les terrains de sport. Endurance, horse-ball, dressage, attelage et même concours complet : la race investit des disciplines où son sang-froid et sa robustesse font mouche.
En 2024, Hyrra de Henson, une jument de huit ans, a remporté une épreuve montée du Trophée des races reconnues au Salon International de l’Agriculture, et deux Henson représenteront la race à l’édition 2025. L’engouement se traduit aussi dans la demande : compter un an d’attente n’est pas rare pour ceux qui espèrent devenir propriétaires d’un Henson bien né.
Une transhumance rythmée et conviviale
La Trans’Henson n’est pas qu’un spectacle pour les regards ; elle est un événement organisé, réglé comme une perpétuelle préparation. Les préparatifs débutent tôt sur l’esplanade : cavaliers et attelages se mettent en condition, puis les spectateurs affluent, notamment sur la butte du parc ornithologique du Marquenterre.
Le rassemblement officiel se fait vers 10h30, le cortège prend forme et suit un itinéraire qui le mène au carrefour du Bout des Crocs avant de traverser le village. Les troupeaux poursuivent leur marche jusqu’à l’Espace Équestre, où ils arrivent autour de 12h30.
L’après-midi est consacré à la présentation de l’élevage, aux spectacles équestres, à la restauration et au marché du terroir : une journée qui mêle démonstration professionnelle et fête populaire, où les visiteurs peuvent rencontrer éleveurs et chevaux, découvrir les pratiques et acheter des produits locaux.
Un modèle local aux enjeux nationaux
L’essor du Henson pose des questions communes à bien des races régionales : comment préserver l’identité d’un animal tout en répondant à une demande croissante ? Comment conjuguer sélection et bien-être, développement économique et respect des espaces protégés ?
À la Baie de Somme, les réponses passent par une croissance maîtrisée, une reproduction raisonnée et une gestion durable des ressources. La Trans’Henson, vitrine annuelle, joue un rôle majeur dans cette stratégie : elle met en lumière le travail des éleveurs, fédère les acteurs et nourrit l’attractivité touristique du territoire.
Une image, une fidélité
Ce jour-là, au bord des prés, la transhumance prend valeur de récit. Le Henson, petit par la taille mais grand par l’âme, devient l’icône d’un territoire qui ne sépare pas l’animal de son milieu. Dans la brume légère de l’automne, sous le cri des oiseaux, les chevaux avancent comme pour confirmer la fidélité d’un élevage à son paysage, et d’un peuple d’éleveurs à une idée du cheval.
À la fois laboratoire d’un élevage durable et scène ouverte sur le monde, la Trans’Henson rappelle que ce qui se joue dans les polders est parfois bien plus vaste que la simple gestion d’un troupeau. C’est une manière de raconter la baie, au rythme des sabots et des marées.
La Trans’Henson est un bel appel à redécouvrir, au trot tranquille d’un Henson, ce que la baie de Somme a de plus précieux : la liberté.
Plus d’infos : https://www.henson.fr/
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