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D’ici 2040, le cheval va-t-il devenir un luxe ?

écrit par Roxanne Legendre, consultante en Stratégie de Communication & Experte Marketing équestre, Tourisme d’Affaires et Territoires

Tribune. En novembre 2019, j’écrivais « Ce que sera le monde du cheval en 2050 – Changer les humains pour changer la filière équine », convaincue que la véritable mutation du monde du cheval passerait d’abord par une transformation de nos comportements, de nos valeurs et de notre rapport au vivant. À l’époque, j’alertais sur les signes avant-coureurs d’un changement sociétal profond : l’émergence du bien-être animal, la montée des débats éthiques, les tensions entre tradition et modernité.

Six ans plus tard, l’étude prospective du European Horse Network (EHN), “Quel avenir pour la filière équine en Europe d’ici 2040 ?”, publiée en octobre 2025 par l’Institut français du cheval et de l’équitation – IFCE, me pousse à reprendre la plume. Car l’un de ses scénarios — « Le cheval est un luxe » — résonne comme un avertissement : si nous ne changeons pas, c’est toute la relation entre l’homme et le cheval qui risque de se fragmenter entre ceux qui peuvent encore se le permettre, et ceux qui en seront exclus.

Le cheval, miroir de nos contradictions

Depuis toujours, le cheval accompagne nos civilisations. Il est symbole de liberté, de travail, de prestige et de lien au vivant. Et pourtant, à l’aube de 2040, une question dérangeante s’impose : le cheval ne serait-il pas en train de devenir un luxe ?

Le European Horse Network (EHN) vient de publier son étude prospective à horizon 2040, dessinant quatre futurs possibles pour la filière équine :

  • Le cheval est partout : les chevaux sont bien intégrés dans le monde agricole aux côtés d’une agriculture innovante. Une application pragmatique des résultats de la recherche et une mise en œuvre de pratiques de bien-être rigoureuses garantissent au secteur une pleine légitimité pour exercer ses activités.
  • Le cheval est en danger : la transition vers une économie bas carbone et les effets du changement climatique affectent la production alimentaire. Celle-ci devient prioritaire et les équidés sont marginalisés.
  • Le cheval oublié : la filière est confrontée à de vives critiques, les coûts liés à détention des équidés augmentent fortement. Les activités équines et les possibilités de transport sont extrêmement limitées.
  • Le cheval est un luxe : la filière est gérée par les catégories sociale supérieures (bien que ce soit déjà plutôt le cas, lol, note de Roxanne Legendre) et devient marginale. L’équitation devient un loisir très coûteux, réservé à une minorité et fortement critiqué par le reste de la population.

Dans le scénario « Le cheval est un luxe », qui aurait pu sembler excessif il y a dix ans, prend aujourd’hui une tournure réaliste au regard d’une économie fragile (hausse des prix de la matière première, baisse du pouvoir d’achat de certains foyers, hausse des taxes…) et une société en constante évolution.

L’inflation silencieuse du coût du cheval

Posséder, soigner, loger un cheval n’a jamais été bon marché. Mais aujourd’hui, l’équation devient intenable pour une part croissante de cavaliers et de structures. L’alimentation flambe, les assurances explosent, le foncier se raréfie, les coûts énergétiques étranglent les écuries. À cela s’ajoutent des normes, évidentes mais pas obligatoires, toujours plus exigeantes en matière de bien-être animal, environnement, sécurité. Que tout le monde salue, mais que peu peuvent réellement financer ou simplement mettre en œuvre en fonction des espaces et territoires.

La filière équine est prise dans un paradoxe cruel : plus elle progresse en conscience, plus elle se rend inaccessible.

Si rien ne change, d’ici 2040, entretenir un cheval de loisir coûtera deux fois plus qu’en 2025. Les écuries associatives, les centres équestres de village et les clubs de formation, piliers du lien social et de la pédagogie, risquent de disparaître. Le cheval ne serait plus qu’un objet de distinction, une passion réservée à une élite.

Un changement de regard sociétal

Au-delà de l’aspect économique, le rapport des citoyens au vivant change profondément. Les jeunes générations n’ont plus le même rapport à l’animal : elles le veulent libre, écouté, respecté ; parfois au prix de la pratique elle-même. Les sports équestres sont questionnés, la légitimité de certaines disciplines remise en cause. Le spectacle, la performance, la contrainte ne passent plus.

Ce basculement culturel touche le cœur même de la filière : quelle place reste-t-il au cheval dans une société qui refuse toute forme d’exploitation du vivant ? Questembert en est un vif exemple (Écologie à Questembert : quand le cheval de trait créé la controverse idéologique, écrit par Paul Sematiski Prieto).

Soit nous réinventons le lien cheval-humain sur des bases de coopération et de sens ; soit nous perdrons notre légitimité sociale. Et un loisir sans légitimité devient vite un luxe moralement contesté.

L’angle mort de la transition écologique

La transition écologique, elle aussi, impose sa loi. Les prairies équines, longtemps marginalisées au profit des terres nourricières, sont désormais jugées « peu productives ». Les chevaux de travail sont rarissimes, et les activités équines souvent absentes des politiques agricoles ou climatiques. Pourtant, le cheval est une solution écologique oubliée : il entretient les paysages, stocke du carbone, relie l’homme à la terre sans moteur ni émission. Sans parler de la traction animale, du recyclage du fumier, ou de la mobilité douce.

Faute d’une reconnaissance politique claire, le risque est grand de voir le cheval écarté au nom de la rentabilité carbone. Alors qu’il peut participer à une écologie relationnelle et territoriale, à la fois sobre, locale et porteuse de sens.

Une équitation pour quelques-uns ?

À ce rythme, le paysage équestre de 2040 pourrait se restreindre à celui du golf d’aujourd’hui : des infrastructures raffinées, une clientèle internationale, une équitation silencieuse et technologique, mais déconnectée de ses racines populaires. Le cheval deviendrait un objet de prestige, un marqueur social, une expérience exclusive ; comme un vin rare ou un voilier privé.

Et que restera-t-il alors de la relation fondatrice entre le cheval et l’humain ? Une photo sur Instagram et quelques Tik Tok, peut-être.

Réinventer la valeur du cheval

Pourtant, tout est encore à écrire. L’étude du EHN le rappelle : plusieurs futurs restent possibles. Le cheval peut redevenir un acteur de transition, à condition d’assumer pleinement sa valeur sociale, culturelle et environnementale. Les pistes existent :

  • faire du cheval un outil d’éducation et de santé (médiation, inclusion, apprentissage de l’empathie) ;
  • mutualiser les infrastructures et repenser les modèles économiques ;
  • intégrer la filière dans les politiques de durabilité, de mobilité douce et de reconquête rurale.

Le cheval n’a pas besoin d’être un luxe : il a besoin d’être reconnu comme un bien commun.

Un choix de civilisation

Le destin du cheval n’est pas une question sectorielle. Il dit quelque chose de notre époque : sommes-nous encore capables de cohabiter avec le vivant sans le dominer ni le reléguer ? Si nous échouons à maintenir le cheval dans notre quotidien, alors oui, il deviendra un luxe. Et avec lui disparaîtra une part de notre humanité.

Mais si nous choisissons la coopération, la sobriété, la transmission, alors le cheval retrouvera sa juste place : celle d’un compagnon d’équilibre entre la nature, la culture et le temps présent.

2040 n’est pas une fatalité. Le cheval ne deviendra un luxe que si nous cessons d’y voir un lien vivant. À nous, acteurs de la filière, citoyens, élus, de décider s’il restera un symbole de liberté… Ou un vestige de privilège.

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